S’engager dans la décennie de l’Homo Eventus

Le digital que nous utilisons quotidiennement a pris une place primordiale dans nos vies durant ces 2 derniers mois. En effet, comment aurions-nous pu imaginer ce confinement sans les outils numériques, sans le digital ? Cette expérience a fait naître pour notre secteur du MICE un nouveau fantasme : notre profession doit et va basculer de façon imminente et totale vers les Events digitaux.

Mais ce n’est pas aussi simple. En effet, on peut admettre que cette crise est une formidable opportunité de booster le digital et de le positionner à sa juste place dans le MICE. On constate que pour une partie des events type conférences, séminaires et assemblées générales d’actionnaires le choix semble se porter vers le numérique (choix ou air du temps ?). Mais il ne suffit pas de le dire, il faut pour les décideurs être lucides et prendre en compte l’ensemble des éléments qui caractérisent le digital pour faire de ces évènements « New Age » de vrais rendez-vous. Aussi, je ne pense pas que cela puisse s’appliquer à tous les « cas » de communication, de motivation, de remerciements, d’échanges auxquels les voyages et l’event « Live » répondent.

Le risque à terme étant de créer à travers le digital une nouvelle catégorie « low cost » d’events.

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Si le digital permet de gagner en visibilité et en audience (Internet n’a pas de limite de temps ou de distance), l’assiduité sera le révélateur de l’intérêt porté ou pas aux messages des annonceurs. L’audience derrière un écran, qui prive ainsi de feed-back, doit être active et constamment stimulée. L’auditoire ne va pas forcément percevoir les inputs de la même façon car la perception est subjective et varie en fonction de l’attention (très limitée), des émotions et bien sûr de la motivation. Il va donc falloir aider les participants en l’anticipant afin d’obtenir l’expérience souhaitée. Ainsi le cadre de travail va devoir être balisé.

Le contenu va devenir la pierre angulaire de ces « rassemblements ». Il devra être mis en valeurs pas des animations (supports interactifs permettant aux participants de poser des questions directement aux intervenants), une présentation pointue et dynamique (vidéos, podcasts audio, visuels intégrant des dataviz et des infographies), un « filage » serré, une recherche sérieuse de thématiques, etc. Extrêmement préparés (l’analogie avec une émission de radio ou de télévision me semble la plus pertinente), les events nécessiteront de présenter les intervenants les plus attendus ET les plus didactiques.

C’est seulement au prix d’un contenu irréprochable dans le fond et la forme que l’on active son auditoire.

Les events digitaux prennent alors le risque de n’être qu’un empilement de technologies, si au préalable, le travail de préparation aura été bâclé, mal ficelé.

Mais pour cela, il faudra que les annonceurs changent de rapports avec leurs agences, cessent les appels d’offres, co-construisent les évènements, bref achètent de l’intelligence.

Le premier écueil que je vois est : accepteront-t-ils de modifier ainsi leurs pratiques ?

Les agences quant à elles devront aussi changer de business plan, et facturer sur le contenu, l’animation, le conseil ou la scénographie vidéo.

Aussi, le digital est un média froid et par nature antinomique de la convivialité des événements : regarder du théâtre, suivre du sport ou écouter un concert à la télévision n’a rien de comparable à la vision et représentation de cette même manifestation in situ. On ne peut faire naître le même niveau d’émotion et l’attente ne sera pas la même non plus. Ce qui un est vrai souci quand on sait que les émotions dégagées seront un support à la motivation et la dynamique groupale.

En outre, il serait cauchemardesque d’imaginer que le digital puisse remplacer la vie réelle. Nos « events digitaux » nous plongeraient dans une sorte de dystopie où le lien réel disparaîtrait pour le bonheur numérique ? Qui a envie de cela ?

Les « apéros Skype » tant à la mode ont essentiellement été un moyen de se retrouver « faute de mieux ». En effet, ce qui vient confirmer que nous ne sommes en lien avec « l’Autre », ce qui crée un sentiment d’appartenance, ce n’est pas seulement le visuel, qui a été surinvesti dans notre société.

Faut-il le dire : il manque des sensorialités évidentes au numérique : le toucher (se serrer la main, le « hug » à l’américaine, etc.), l’odorat au sens propre comme au sens figuré (humer l’atmosphère), le goût (partager un repas ensemble et découvrir les saveurs) … Il n’y a pas d’autre solution, si on veut un bel event, il faut que les gens se touchent, se sentent, se voient. Les technologies numériques transforment l’Homme en modifiant ses expériences sensorielles et motrices dans plusieurs domaines. La création de liens, autrement dit la sociabilité en est bouleversée. Certes l’échange se fait sur un intérêt commun dans ces events mais finalement on ne saura plus rien de l’Autre. La proximité physique s’effacera et la personne connectée sera privée de ses interactions mimiques, posturales et gestuelles (comme regarder quelqu’un dans les yeux) qui régulent la communication en face à face. À l’usage cette dissonance entre le corps et l’esprit produit de la fatigue … voire s’avère angoissante : ne pas pouvoir se faire entendre et/ou comprendre … donc rien de captivant ou motivant pour la suite de l’event.

Nous sommes plus motivés à accomplir une tâche si l’activité satisfait nos besoins en autonomie (pouvoir s’exprimer), en compétence et en relationnel. Rappelons le haut et fort, l’humain est une espèce sociable qui pour survivre à ses prédateurs a collaboré avec ses congénères !

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La sécurité doit être aussi prise en compte. Les vols de données et effractions de serveurs sont courants, spectaculaires et touchent des domaines économiques variés.

Qui va garantir que les informations échangées ne seront pas captées par un tiers, une personne qui n’a pas à se trouver « dans la salle » ? Aujourd’hui, les grands pourvoyeurs de technologie sont comme il se doit américain et ne garantissent aucune impartialité.

Devons-nous à nouveau « donner » nos informations ? Ou posons-nous une limite à notre souveraineté individuelle ?

Si le tourisme actuel est indéniablement un vecteur de pollution (transport, surconsommation de sites touristiques) le bénéfice apporté par notre nouvelle sédentarité sera gommé, tant les serveurs et la data consomment de l’énergie. L’écologie rattrapera aussi les events numériques.

Évidemment, comme dans tout domaine, les techniques et « l’expérience » vont progresser. L’univers des jeux vidéo (comme « Second Life » ou « Fortnite »), la 3D apporteront des solutions notamment à l’implication et à l’assiduité.

Aussi, l’événement digital n’a pas de limites temporelles et peut ainsi commencer bien en amont et se consommer après, ouvrant de nouvelles perspectives.

Finalement, dans de nombreux cas, ce sont peut-être aussi les arbitrages budgétaires qui seront déterminants. Sans champagne et petits fours, sans location de salle, sans déplacement, le digital peut coûter moins cher et tout de même séduire.

Mais c’est un leurre, car les clients doivent comprendre que l’argent économisée doit être investi en amont, dans la créativité, le contenu et la sécurité.

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Il est déjà possible aujourd’hui de commander des plats à distance, gérer ses opérations bancaires, travailler, voter (bientôt pour les prochaines municipales ?), trouver l’amour. Cette crise doit-t-elle encore accélérer cette « distance » et l’appliquer sans plus de discernement au voyage, au monde du sport, de la culture, vecteurs de moments riches en émotions et socialisation élevée ?

Ce n’est pas le monde que je souhaite.

Il y a encore seulement quelques mois, le discours général était de se désintoxiquer des écrans, de remettre l’humain et la nature au centre du jeu.

Et voici que le COVID-19 a balayé cela pour nous offrir un monde 100 % digital, où les GAFA nous enfermeraient chez nous en nous vendant un monde meilleur.

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Je milite pour un monde évènementiel hybride, où le digital serait au service de l’humain, de la rencontre physique et de l’émotion, et qui favoriserait des moments où les gens se toucheraient.

Je vois dans le digital des outils formidables pour enrichir notre monde du MICE actuel.

Dans cette évolution, les agences et les DMC ont les atouts nécessaires, et notamment celui d’être LE chef d’orchestre de divers corps de métiers.

Non, le bien-être numérique ne l’emportera pas sur le bien-être réel … Faisons de cette nouvelle décennie, celle de l’Homo Eventus.

Nicolas MARTY & Virginie SANCHEZ